
Lorsqu'un groupe fait part de son intention de sortir un «concept album», cela fait souvent grincer beaucoup de dents, notamment quand il a encore tout à prouver. C'est pourtant dans cette périlleuse aventure que se sont lancés les Anglais de Gallows pour leur second album.
Gallows, c'est le renouveau du punk anglais. Un point c'est tout. Après un premier album réussi sans être exceptionnel sorti sur In At The Deep End (UK) et Epitaph (US) en 2006, les cinq British se sont vus faire les yeux doux par les majors et c'est Warner Bros. qui a remporté les enchères avec un contrat à 1 million de livres sterling. En résulte donc 'Grey Britain', un second effort sous forme de «concept album» / lettre ouverte à leur pays.
Nous sommes d'entrée mis devant le fait accompli: «Grey Britain is burning down / We'll be buried alive, before we drown / The queen is dead, so is this ground [...] Set alight to the flag we used to fly / It can't help us now, we are ready... to die». Cette introduction, certes peu optimiste, ouvre le disque à la perfection. La Grande-Bretagne est à l'agonie et ils ne se gêneront pas pour cracher sur sa tombe.
Le quintet anglais fait preuve sur ce second album d'une ambition et d'une prise de risque peu comparable avec leurs débuts. 'Grey Britain' transcende 'Orchestra of wolves', le dépassant en tous points. L'évolution est frappante. Le groupe s'est tout simplement amélioré à tous les niveaux: chant, paroles, instruments. Les compositions sont beaucoup plus consistantes, l'ensemble plus solide, les amenant à expérimenter l'inclusion d'orchestrations, chose qu'on aurait eu du mal à imaginer à l'époque de leur premier opus, preuve de l'assurance et la confiance acquise par le groupe. Ils sont allés loin, sans pour autant se perdre.
Les cinq potes de Hertfordshire sont, à l’image des bêtes sur la pochette de leur premier album, de véritables chiens enragés, leur charismatique frontman Frank Carter vous crachant à la figure ses sinistres lignes avec une furie rare. ‘Grey Britain’ est une vraie claque. Un pavé dans la marre du monde musical et dans la plus haute fenêtre du palais de Buckingham.
Le mot d’ordre est simple: «Britain is fucked». Pas besoin de traduction. L'album aborde avec virulence les différents problèmes, éternels mais actuels, de la Grande-Bretagne au niveau social, politique et économique. Les messages sont clairs, sans équivoque ni compromis: leur pays est en pleine décadence, pire, en totale décrépitude et ils sont légèrement «pissed off» à ce sujet. Énervé, brutal, le groupe enchaîne les accusations assassines contre ceux ayant mené leur nation à la dérive, la sphère religieuse et ses excès n'étant pas épargnés ('Leeches'). Le disque pue la sueur et le sang. La violence et l'honneur. Les rats et la misère. Les gangs de rue et les églises en flammes. «Everything is falling apart».
Le groupe fait preuve d’une sauvagerie folle tout en conservant cette inimitable classe anglaise. L’accent «so British» est délicieux, pourtant noyé dans les vociférations d’un impressionnant Frank Carter. Le jeune chien fou qu’il était il y a trois ans a pris de la gueule, beaucoup de gueule. Sa voix a énormément évolué, encore plus rude et éraillée qu’avant. Il beugle en permanence, même sur les courts passages parlés (à l'exception de la première partie de 'Vultures (Act I & II)'), il crache ses mots comme s’il portait le poids du monde sur ses épaules, avec une conviction et une détermination effrayante. Le jeune tatoueur chante avec ses tripes, à la limite du râle, ce qui va parfaitement de paire avec son écriture qui a elle aussi bien mûri. Viscérale, sombre, dangereuse, elle peint un tableau de la Grande Bretagne moderne fait de gris et rien d’autre, lui donnant une image presque moyenâgeuse. Le groupe a filmé une fiction d'une demi-heure pour illustrer l’album et on ne peut qu’approuver l’idée tant l’écriture de Carter est explicite, presque cinématographique. Elle donne une ambiance apocalyptique à l’ensemble du disque, renforcée par les différents samples de sons divers (corbeaux, cloches, vagues, train, alarme) ainsi que l’intro et la conclusion sous forme de bande originale de film.
Dramatique, lugubre, crasseux mais incroyablement réussi. La noirceur générale, qu'on retrouve aussi instrumentalement dans les lignes de basse, lourdes et sombres, de Stuart Gili-Ross ('I dread the night'), n'étouffe pas pour autant le disque. 'Vultures (Act I & II)' voit le groupe prendre un chemin nouveau sur sa première moitié, où la voix rauque de Frank Carter laisse place à un chant étonnamment doux et juste parfaitement adapté à la guitare acoustique l'accompagnant. La fureur n'est cependant pas loin, l'autre moitié du titre faisant la part belle aux puissantes instrumentations des quatre autres. Les guitares hurlent et la batterie est précise, les cymbales valsent, giflées par l'ardeur de Lee Barratt. Il ne faut de même pas se fier à le mélodie de l'intro voix/batterie presque enjouée de 'Black eyes', ce titre étant un des plus heavy du disque. Les riffs de Stephen Carter et Laurent Barnard sont démentiels, on croirait entendre du Have Heart sur 'The riverbed'. Et à écouter les paroles, les similitudes ne s'arrêtent pas là: «We are the brothers, in my brothers I trust». Le quintet est en effet plus hardcore que jamais, maîtrisant parfaitement gang vocals intenses ('London is the reason') et breakdowns déchirants (l'énorme 'Misery'). Et si ce 'Grey Britain', loin d'être un 'Orchestra of wolves' 2, tend vers un hardcore à dépasser les frontières, certains titres témoignent du côté plus punk de sous-sol de leurs débuts, à l'image de 'Leeches' et 'The great forgiver'. Cet album est juste la fusion parfaite du punk et du hardcore, à la fois terriblement heavy et diablement énergique.
Et comment ne pas parler du dernier titre, 'Crucifucks', véritable hymne apocalyptique clôturant ce disque brûlot en épouvante totale. À grand renfort de métaphores animales, Carter passe en revue les bourreaux du prestigieux Londres achevant les populations martyrs («The snakes get fat while the good rats die [...] It's time for us to take a stand / We are dying on our knees in this grey broken land») pour finalement avouer, haletant, la responsabilité de tous dans le désastre sur fond de tambours militaires: «There ain't no glory and there ain't no hope / We will hang ourselves, just show us the rope / There ain't no scapegoats left to blame / We brought this on ourselves and we could have been the change / Great Britain is fucking dead / So cut our throats, end our lives, lets fucking start again». Suivent alors plusieurs minutes entièrement instrumentales, nous laissant admirer le navire couler, encore tout retournés par ce que l'on vient d'entendre. Si le xylophone peut paraître inadapté, le piano et les violons, eux, sont à couper le souffle et cristallisent à merveille la désolation finale. Une conclusion épique digne de ce nom.
Gallows n’était auparavant qu’un simple groupe punk-hardcore parmi tant d’autres, mais avec ‘Grey Britain’ ils s’élèvent au rang de nouvelle tête de file du mouvement, accomplissant ce que certains essayent de faire depuis dix ans. Le passage en major ne fut pas une erreur, bien au contraire. Selon Frank Carter, c'est plutôt son groupe lui-même qui est «la plus grosse erreur de l'industrie musicale». Lui qui prétendait il y a peu que Gallows n'était pas sa vie, lui, l'artiste tatoueur. «Gallows ne durera pas cinq ans», avait-il dit. Nous verrons bien, mais en entendant il risque d'y consacrer ses prochains mois, les tournées s'enchaîneront à n'en pas douter tout autour du globe.
L'Angleterre peut être fière de ses cinq sales gosses, désormais plus «sales» que «gosses». La hargne et l'application prodigieuses dont Gallows fait preuve ne fait que redonner à leur pays ses lettres de noblesse. Sur un plan purement punk, bien entendu.
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(Reprise Records, 2009)
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très bonne critique même si je ne suis pas du tout d'accord avec toi sur le premier album qui pour moi est une vrai tuerie et non pas un album de hardcore banale
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